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Maurice peut-il devenir la fabrique de confiance de l’investissement en Afrique ?

Trilogie éditoriale 

 

  • De la plateforme financière au Trust Hub africain

 

Par Laetitia Habchi, Directrice de l’Agence Française de Développement à Maurice et aux Seychelles

 

Pour le troisième et dernier volet de cette trilogie éditoriale, Laetitia Habchi examine les conditions qui permettraient à Maurice de dépasser son rôle traditionnel de plateforme financière pour devenir une véritable « fabrique de confiance » au service de l’investissement en Afrique. À l’heure où la transparence, la stabilité des règles, la substance économique et la mesure de l’impact redéfinissent les flux de capitaux, elle invite le pays à mobiliser ses atouts institutionnels et diplomatiques afin de mieux structurer les projets, réduire la perception du risque et rapprocher investisseurs, gouvernements, entreprises et banques de développement. Une ultime contribution à la réflexion mauricienne avant son départ pour le Cambodge, au terme de quatre années à la tête de l’Agence française de développement à Maurice et aux Seychelles.

Introduction

L’écart entre risque réel et risque perçu, documenté dans le premier article de cette trilogie, a un prix : il se lit dans les primes de risque, les maturités trop courtes, les garanties exigées, les projets non-financés, les capitaux qui attendent. Aliko Dangote l’a résumé avec la force de ceux qui investissent dans le réel : les risques africains sont souvent davantage perçus que réels. Le problème n’est donc pas seulement de raconter une autre histoire de l’Afrique. Il est de construire les conditions permettant à cette histoire d’être crédible. [4]

C’est ici que Maurice peut jouer un rôle parce qu’elle se trouve à un moment charnière de son histoire économique, au croisement de trois dynamiques : la transformation de son propre modèle financier, les besoins massifs d’investissement du continent africain et la recherche mondiale de juridictions capables de sécuriser les décisions complexes.

Maurice crée déjà de la confiance financière

Il serait faux de présenter cette ambition comme une page blanche. Maurice crée déjà de la confiance. Depuis plusieurs décennies, le pays a bâti un environnement juridique, fiscal, bancaire et réglementaire qui permet à des investisseurs internationaux de structurer des opérations vers l’Afrique. Le Mauritius International Financial Centre accueille des banques, des cabinets juridiques, des administrateurs de fonds, des gestionnaires et des véhicules d’investissement spécialisés sur le continent.

Les chiffres donnent la mesure de cette fonction. UNIDO indiquait en 2025 que Maurice avait facilité plus de 80 milliards de dollars de stocks d’investissement à travers l’Afrique et accueillait plus de 900 fonds d’investissement. Le rapport 2025 sur le climat de l’investissement à Maurice a relevé, de son côté, que le Mauritius IFC compte plus de 450 fonds de ‘private equity’ investissant en Afrique et que plus de 40 milliards de dollars d’investissements en Afrique y auraient été structurés. Ces chiffres varient selon les sources et les méthodes de comptabilisation. Ils confirment néanmoins une réalité : Maurice est déjà un lieu où se sécurise une partie de la décision d’investissement africaine. [6]

On avance souvent qu’environ 10 % des IDE destinés à l’Afrique transitent par Maurice ; certains documents institutionnels mauriciens évoquent un ordre de grandeur proche, autour de 11 % selon les années et les périmètres. Cette donnée doit être maniée avec prudence, car les flux d’IDE, les stocks d’investissement, les véhicules de fonds et les opérations de global business ne mesurent pas toujours la même réalité. Mais l’ordre de grandeur illustre bien la fonction exercée par Maurice : le pays ne se contente pas d’attirer des capitaux pour lui-même ; il sert aussi de juridiction de structuration pour des investissements panafricains. [7]

Mais le modèle est challengé

C’est précisément parce que Maurice a réussi cette première étape que la suivante devient décisive. Le modèle mauricien est aujourd’hui challengé par les exigences internationales de transparence fiscale, de substance économique, de lutte contre les flux illicites, de conformité, de gouvernance et d’impact. Il est aussi challengé par la concurrence d’autres places, par la montée des critères ESG et par la demande croissante d’investissements qui ne soient pas seulement structurés proprement, mais aussi utiles, mesurables et alignés avec les priorités africaines.

Autrement dit, la valeur ajoutée de Maurice ne pourra plus reposer uniquement sur la sécurisation des véhicules financiers. Elle devra porter davantage sur la qualité des projets, la crédibilité des impacts, la robustesse des données, la formation des administrateurs, la compréhension des risques africains, la capacité de dialogue avec les gouvernements et l’articulation avec les banques de développement.

De Financial Hub à Trust Hub

Le prochain avantage comparatif de Maurice pourrait donc être institutionnel. Pendant trente ans, Maurice a contribué à sécuriser des flux financiers vers l’Afrique. Les trente prochaines années pourraient la conduire à sécuriser davantage la confiance dans les projets africains eux-mêmes.

Le passage est profond. Une plateforme financière fait circuler des capitaux. Un Trust Hub aide à créer les conditions de la confiance. Il accueille les fonds, mais aussi les compétences. Il héberge des conseils d’administration, mais aussi des décisions mieux documentées. Il structure des véhicules, mais aussi des partenariats. Il vérifie la conformité, mais aussi l’impact. Il relie les pays africains à des investisseurs, des experts, des banques de développement et des institutions capables de porter une chaîne de valeur enrichie de nouvelles compétences et savoir-faire.

Cette ambition ne suppose pas de faire de Maurice une tour de contrôle du continent. Elle suppose au contraire de la positionner comme un espace de confiance partagée : suffisamment africain pour comprendre les réalités du continent, suffisamment international pour rassurer les investisseurs, suffisamment petit pour cultiver la relation, suffisamment structuré pour accueillir la complexité.

Le rôle particulier des bailleurs

C’est ici que les bailleurs peuvent aider. Non pas en se substituant à la stratégie mauricienne, mais en accompagnant sa montée en gamme. Les banques de développement peuvent contribuer à faire de Maurice un lieu de structuration des investissements durables vers l’Afrique en appuyant plusieurs fonctions :

  • D’abord, la fonction de données : améliorer la qualité des informations disponibles sur les risques, les impacts, les secteurs et les trajectoires africaines.
  • Ensuite, la fonction de préparation : financer les études, l’assistance technique, la standardisation des contrats, la bancabilité des projets.
  • Puis, la fonction de garantie : partager certains risques pour attirer des capitaux privés sans renoncer aux objectifs de développement.
  • Enfin, la fonction de dialogue : réunir gouvernements, régulateurs, investisseurs, banques commerciales, entreprises et société civile autour de trajectoires crédibles.

Les bailleurs ne créent pas la confiance à la place des États ou des marchés. Ils aident à créer les conditions dans lesquelles cette confiance peut naître — un rôle moins financier qu’institutionnel. 

Une ambition africaine pour Maurice

Dans cette perspective, Maurice pourrait assumer plus explicitement une ambition africaine. Non pas comme une porte d’entrée passive, mais comme une fabrique de confiance active. Cela supposerait de renforcer les compétences en finance durable, en infrastructures résilientes, en économie bleue, en PPP, en gouvernance climatique, en mesure d’impact, en arbitrage et en administration de fonds panafricains.

Cela supposerait aussi de multiplier les liens avec les universités, les centres de recherche, les places financières africaines, les banques centrales, les institutions régionales, la Zone de libre-échange continentale africaine, les fonds souverains et les investisseurs institutionnels. Le sujet n’est plus seulement d’attirer des capitaux à Maurice. Il s’agit d’attirer des décideurs, des compétences et des idées qui permettront aux investissements africains d’être mieux conçus.

Conclusion

Maurice n’a pas vocation à devenir un grand pays par la taille. Elle peut devenir un pays important par sa fonction. Dans un monde où le coût du capital dépend autant de la confiance que des liquidités disponibles, les lieux les plus influents ne seront pas nécessairement les plus vastes. Ce seront ceux qui sauront réduire l’incertitude, organiser le dialogue et rendre les décisions possibles.

La prochaine étape du développement mauricien ne consistera peut-être pas seulement à attirer davantage de capitaux. Elle consistera à devenir un lieu où se créent les conditions de l’investissement africain de demain. Un lieu où l’on ne se contente pas de faire circuler les flux financiers, mais où l’on aide à construire la confiance qui permettra aux projets africains d’exister, de durer et de changer d’échelle.

Au XXe siècle, la richesse des nations reposait largement sur leurs ressources naturelles, leurs industries ou leur capital financier. Au XXIe siècle, leur avantage comparatif résidera peut-être de plus en plus dans leur capital institutionnel : leur capacité à inspirer confiance, à tenir une trajectoire et à rendre possible l’investissement de long terme. Dans cette économie nouvelle, Maurice n’a pas besoin d’être le plus grand pays d’Afrique. Elle peut devenir l’un de ceux qui rendent les plus grands projets possibles.

 

Note aux lecteurs :

Cet article est publié à titre personnel et n’engage que son auteure. 

Vous trouverez les parties 1 et 2 de la trilogie éditoriale sur le site bizweek.mu 

 

Hors-texte     

À propos de l’auteure

Laetitia Habchi est depuis septembre 2022 directrice de l’AFD à Maurice, où elle a en charge le développement de l’activité du groupe AFD. Elle arrive au terme de son mandat début août et sera affectée au Cambodge. Elle était auparavant directrice de la Division Lien Social (CLS) de l’AFD Paris, qu’elle a contribué à mettre en place. Elle y exerçait également la fonction de Conseillère Sport et Développement auprès de la Direction Générale. Riche de vingt ans d’expérience terrain (Sénégal, Égypte, Algérie et Afrique du Sud) au sein de l’AFD, mais aussi au sein d’organisations régionales africaines ; Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA) et NEPAD Business Foundation (NBF), Laetitia Habchi possède une longue expérience de montage de partenariat et d’instruction de projets dans des secteurs très divers (infrastructures eau et énergie, éducation, PPP, environnement, microfinance, culture  ….).

 

Références indicatives

[1] FMI, William Gbohoui, Rasmane Ouedraogo et Yirbehogre Modeste Some, Sub-Saharan Africa’s Risk Perception Premium: In the Search of Missing Factors, IMF Working Paper 2023/130, 23 juin 2023.

[2] Douglass C. North, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990 ; Oliver E. Williamson, The Economic Institutions of Capitalism, Free Press, 1985 ; Francis Fukuyama, Trust: The Social Virtues and the Creation of Prosperity, Free Press, 1995.

[3] Banque africaine de développement, Africa’s risk premium: a costly myth holding back a continent, communique, 14 février 2025.

[4] Aliko Dangote, intervention au World Economic Forum de Davos, citée notamment par Forbes et How We Made It in Africa, janvier 2014.

[5] OCDE, OECD DAC Blended Finance Guidance 2025, principes sur la mobilisation de finance commerciale pour le développement durable.

[6] UNIDO, UNIDO and Mauritius join forces to boost intra-African investment and industrialization, 19 mars 2025 ; U.S. Department of State, 2025 Mauritius Investment Climate Statement.

[7] Economic Development Board Mauritius, Annual Report 2023-2024 ; documents de positionnement du Mauritius International Financial Centre.

[8] UNCTAD, World Investment Report 2025, Regional Trends: Africa, 2025 ; Banque de Maurice, données sur les flux d’investissement direct, 2026.

 

Références documentaires et sources de travail (Howard: do not include this part. Klyven will use for website)

Ces références ne sont pas destinées à alourdir les articles publiés, mais à documenter la démonstration et à sécuriser les chiffres, concepts et exemples mobilisés.

  • FMI : Working Paper, Sub-Saharan Africa’s Risk Perception Premium, 2023. Lien
  • Banque africaine de développement : Africa’s risk premium: a costly myth holding back the continent, 2025. Lien
  • Africa Forward Summit : Sommet 2026, Nairobi : investissement, architecture financière, énergie, agriculture, IA, économie bleue. Lien
  • BAD / Africa Forward : Annonce du soutien à une nouvelle architecture financière africaine et à un mécanisme de garantie panafricain. Lien
  • Finance in Common : Réseau mondial des banques publiques de développement, alignement des flux financiers avec l’Agenda 2030 et l’Accord de Paris. Lien
  • AFD : Finance in Common Summit : coordination, mobilisation du capital privé et rôle des banques publiques de développement. Lien
  • OCDE : Tracking Private Finance Mobilisation, 2025 : mobilisation du financement privé par la finance publique de développement. Lien
  • CNUCED : World Investment Report 2025, tendances régionales Afrique : rebond des IDE, mais dépendance à quelques grands projets et fragilité du project finance. Lien
  • Gouvernement de Maurice : Accords Maurice-AFD dans les secteurs de l’eau et de l’assainissement, prêt de politique publique de 200 millions d’euros, 2023. Lien
  • AFD : Bilan Eau 2023 : plan national de gestion intégrée de la ressource en eau à Maurice. Lien
  • Akuo : Projet solaire Henrietta et présence d’Akuo à Maurice. Lien
  • Qair : Activités renouvelables de Qair à Maurice. Lien
  • CEB : Renewable Energy Roadmap 2030 for the electricity sector. Lien
  • Tidjane Thiam : Interventions sur le financement de la transformation africaine, les marchés de capitaux et l’épargne domestique. Lien
  • Donald Kaberuka : Brookings, African Countries Should Take Charge of Their Own Development. Lien
  • World Economic Forum : Profil Donald Kaberuka : infrastructures, secteur privé et investissement sous sa présidence à la BAD. Lien
  • Douglass North : Institutions, Institutional Change and Economic Performance, 1990.
  • Oliver Williamson : The Economic Institutions of Capitalism, 1985.
  • Elinor Ostrom : Governing the Commons, 1990.
  • Mariana Mazzucato : The Entrepreneurial State, 2013.
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