Back to Bizweek
SEARCH AND PRESS ENTER
Latest News

Madagascar ne compte pas remplacer un pays partenaire par un autre

Dr Herinjatovo Aimé Ramiarison, ministre de l’Économie et des Finances de Madagascar

Madagascar tente de redresser ses fondamentaux économiques dans un contexte de croissance modérée et de fortes attentes sociales. Nommé à la tête du ministère de l’Économie et des Finances, le Dr Herinjatovo Aimé Ramiarison défend une approche fondée sur la rigueur budgétaire, la modernisation de l’administration fiscale et une diplomatie économique ouverte. Sans remettre en cause ses partenariats traditionnels, le gouvernement affirme vouloir diversifier ses coopérations tout en préservant ses intérêts nationaux. Interrogé sur l’affaire Mamy Ravatomanga, largement commentée dans la région, le ministre appelle à la prudence et au respect des procédures judiciaires, tout en rappelant les mécanismes de coopération fiscale existants. Le Dr Ramiarison répond aux questions de Bizweek Africa.

Vous faites partie d’un régime qui se présente comme celui de la « refondation ». Économiquement, comment se porte Madagascar ?

Madagascar aborde la situation avec lucidité et méthode. Trois constats s’imposent. D’abord, notre productivité reste faible, autour de 24,45 % de la moyenne africaine, ce qui appelle des réformes structurelles. Ensuite, la croissance économique en 2025 n’était qu’à 3,5 %, ce qui est très faible. Enfin, le défi majeur est la compétitivité globale : coûts, cadre réglementaire, accès à l’énergie et financement doivent être traités de façon cohérente et simultanée.

Vous avez déclaré à la prise de votre fonction que vous avez une triple stratégie visant à optimiser la gestion publique et à stimuler la croissance nationale. Pouvez-vous nous expliquer comment réaliser cela dans un contexte politique compliqué à Madagascar ?

Notre action repose sur deux leviers de gestion publique, au service d’une croissance plus solide. D’une part, rationaliser les dépenses publiques en orientant les ressources vers les secteurs à fort impact économique et social. D’autre part, optimiser la mobilisation des recettes avec un principe consistant à mieux taxer, sans taxer davantage, et également en misant sur la transparence, la lutte contre la fraude et la digitalisation.

A titre d’exemple, la Direction Générale des Impôts déploie le SAFI pour simplifier les démarches et améliorer le service aux contribuables, et la Direction Générale des Douanes s’appuie sur des outils d’IA pour renforcer la détection de la fraude. L’objectif est de rétablir la confiance entre l’État, le secteur privé et le peuple malagasy, ce qui est indispensable pour une croissance partagée. C’est aussi l’esprit des Assises pour la relance économique : construire, avec les acteurs, des actions concrètes pour l’investissement, la productivité et l’emploi. Un plan de relance économique sera mis en œuvre. 

 

« Le protocole d’accord de 2019 entre EDB Madagascar et EDB Mauritius illustre la volonté de faciliter les échanges et les investissements bilatéraux. Nous sommes dans la continuité. »

 

Les entreprises mauriciennes attendent d’avoir des assurances du pouvoir en place pour continuer à investir. Comment les rassurer ?

Tout investisseur a besoin de stabilité et de prévisibilité. C’est précisément l’orientation du Gouvernement, qui veut consolider un environnement propice à l’investissement et à la croissance. Les Assises, menées en concertation avec le secteur privé, déboucheront sur un pacte national de relance, fondé sur des engagements réciproques : l’État met en œuvre des mesures structurantes en faveur de l’investissement, de la productivité et de l’emploi, et le secteur privé prend pleinement sa part dans la dynamique. En outre, le rétablissement de nos relations avec les bailleurs de fonds internationaux a été priorisé en vue d’avoir des impacts positifs sur les investissements.

En termes de partenariat économique, quelle est la vision de votre ministère sur des échanges renforcées avec Maurice ?

Maurice est un partenaire économique stratégique. Les opérateurs mauriciens sont présents dans des secteurs clés comme le textile et habillement, l’agro-industrie, les services financiers et bancaires, la logistique, les TIC, l’industrie alimentaire et le tourisme. Notre vision est de bâtir des partenariats équilibrés et mutuellement bénéfiques, au service d’une prospérité commune et du bien-être de nos populations. Dans ce cadre, le protocole d’accord de 2019 entre EDB Madagascar et EDB Mauritius illustre la volonté de faciliter les échanges et les investissements bilatéraux. Nous sommes dans la continuité.

Madagascar a eu un sursis d’un an avec l’AGOA. Quel est l’impact de cette décision ?

La suspension temporaire de l’AGOA a entraîné des impacts notables sur la filière textile à Madagascar malgré la hausse des exportations (+9,9%) en volume vers les Etats-Unis en 2025. Le délai accordé constitue cependant une fenêtre stratégique pour adapter notre approche du marché américain, mais aussi pour penser à la diversification de nos marchés.

 

« Chaque partenariat est évalué sur son apport concret au développement. Nous ne privilégions personne, mais cherchons à optimiser nos intérêts. »

 

Le port de Toamasina est en plein chantier. Quel sera son rôle dans la région et aspire-t-il à rivaliser avec Port-Louis ?

Port-Louis est un port de référence régional. Le projet d’extension du port de Toamasina, engagé depuis 2018, vise surtout à lever des contraintes structurelles qui freinent les échanges et à accompagner la croissance du trafic. L’objectif est d’augmenter les capacités, améliorer les infrastructures et les zones de stockage, réduire les congestions et améliorer les délais de traitement. Il s’agit moins d’une « rivalité » que d’un renforcement de la place de Madagascar dans les chaînes de valeur régionales et internationales.

On a assisté à une rencontre entre le président de la refondation de Madagascar et le président russe. Est-ce que la Grande île compte privilégier la coopération avec ce pays plutôt qu’avec ses bailleurs de fonds traditionnels ?

Madagascar n’envisage pas de remplacer un partenaire par un autre. Notre diplomatie est tous azimuts, au service des intérêts du peuple malagasy. Nous continuons à travailler avec nos partenaires historiques, notamment l’Union européenne, les États-Unis et les institutions de Bretton Woods, et nous explorons aussi des coopérations « gagnant-gagnant » avec des puissances émergentes. Chaque partenariat est évalué sur son apport concret au développement. Nous ne privilégions personne, mais cherchons à optimiser nos intérêts.

Depuis 1994, Maurice et Madagascar ont signé un traité de non double imposition fiscale. Quel a été l’impact de cet accord pour Madagascar ?

La convention présente des avantages pour l’État et pour les acteurs économiques. Pour l’État, elle aide à prévenir la fraude et l’évasion fiscale grâce aux mécanismes de coopération. Pour les entreprises et particuliers, elle réduit les obstacles liés à la double imposition et renforce la sécurité juridique et la prévisibilité. En revanche, comme il s’agit d’une convention ancienne, certaines dispositions peuvent comporter des risques de chalandage fiscal, par exemple le taux plafond de 5 % sur certaines redevances, ce qui plaide pour une lecture attentive et, le cas échéant, des ajustements techniques.

L’affaire Mamy Ravatomanga a fait couler beaucoup d’encre à Maurice. Quel est votre regard, du point de vue financier, sur cette affaire ?

Sur un sujet largement médiatisé, il faut éviter les commentaires hâtifs. D’un point de vue strictement fiscal et procédural, si des revenus de source malgache sont concernés, la convention permet, via l’article 25, de solliciter des renseignements dans le cadre de l’échange d’informations sur demande. Toutefois, la démarche requiert d’abord d’épuiser les sources d’information disponibles au niveau national avant de recourir à ce mécanisme. On s’en remet à la sagesse de la justice sur cette affaire. 

 

À propos du Dr Herinjatovo Aimé Ramiarison

Le Dr Herinjatovo Aimé Ramiarison est économiste et enseignant-chercheur à l’Université d’Antananarivo. Connu pour la précision de ses analyses sur les enjeux économiques nationaux, il est nommé, le 28 octobre 2025, à la tête du Ministère de l’Économie et des Finances. Il met au service de l’action publique plus de vingt années d’expérience académique et de coopération internationale. 

Skip to content