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« Ce que l’on croyait acquis fait face au retour des obscurantismes et des populismes »

Pierre Bertinotti, Grand Maître et président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France

  • « C’est aussi la vocation des politiques de permettre à chacun de se réaliser et de choisir librement son destin. »

 

 

  • « Cette volonté d’imposer la loi du plus fort, ça ne marche pas, même pour la première puissance économique et militaire du monde. »

 

 

  • « Je suis intimement convaincu que la société a besoin de ces valeurs humanistes et universalistes. »

 

 

  • « Monsieur Musk a une vision du monde et elle n’a aucun point commun avec la nôtre. »

 

En visite à Maurice, Pierre Bertinotti, Grand Maître et président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France, a accordé un entretien à Bizweek vendredi, à l’occasion de son déplacement dans l’île. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, la montée des populismes et le retour des obscurantismes, il livre une réflexion sur les défis auxquels sont confrontées les démocraties contemporaines. Défenseur des valeurs humanistes et universalistes, il plaide pour une société fondée sur le dialogue, la liberté de conscience et la recherche permanente de la vérité. Convaincu que les progrès sociaux et sociétaux ne peuvent jamais être considérés comme définitivement acquis, il appelle à redonner du sens à l’action publique, à accepter la controverse et à privilégier la diplomatie face aux rapports de force.

Rudy Veeramundar

Maurice, ancienne Isle de France, a conservé un lien maçonnique étroit avec le Grand Orient de France (GODF), obédience fondée au XVIIIe siècle. La plus ancienne loge maçonnique de Maurice, La Triple Espérance, n’a pas cessé de travailler depuis sa création en 1778. Qu’est-ce qu’explique ce lien et cette longévité ? 

Alors effectivement, comme vous l’avez souligné, la maçonnerie du Grand Orient de France est présente à Maurice depuis près de 250 ans. Elle est presque aussi âgée que le Grand Orient lui-même, qui a 300 ans. Il faut croire que les valeurs du Grand Orient de France s’appliquent à la société mauricienne, parce que cette loge, La Triple Espérance, a une particularité. Elle est d’activité ininterrompue depuis 250 ans. D’autres loges ont une plus grande ancienneté, dont une qui a 280 ans, mais elle s’est arrêtée quelques années, puis elle a repris.

Donc, je pense que les valeurs humanistes et universalistes de la franc-maçonnerie s’appliquent tout particulièrement à la société mauricienne, qui est composée de communautés aux histoires et aux religions différentes, et la franc-maçonnerie, elle, a vocation, selon notre formule, à rassembler ce qui ne l’était pas. 

 

« Nous croyons profondément en la capacité de l’homme à choisir librement son destin. » 

 

Au XVIIIe siècle, Maurice était une colonie française, avec de grands gouverneurs comme Mahé de La Bourdonnais. Y a-t-il un lien direct entre la maçonnerie, le GODF, et le bâtisseur de Port-Louis? 

Je ne sais pas s’il y a un lien direct, mais ce qui est sûr, c’est que la franc-maçonnerie, lorsqu’elle s’est implantée dans les territoires en dehors de la France, c’était en liaison avec les marins et les militaires qui venaient, soit pour des raisons commerciales ou pour des raisons de conquête, s’implanter sur ces territoires.

Et effectivement, beaucoup de nos loges à l’extérieur du territoire national sont en liaison avec cette histoire de la France qui quitte l’Hexagone, la métropole et qui va aux Antilles, à La Réunion, où nous avons 20 loges, et ici à Maurice, où nous avons 8 loges. C’est énorme, 8 loges à Maurice. Nous avons 1 400 loges dans l’ensemble du Grand Orient de France. Sur ces 1 400, il y en a 108 à l’étranger et Maurice représente 8 de ces 108. On voit l’importance de la maçonnerie mauricienne dans la maçonnerie du Grand Orient de France et pour les raisons historiques que nous indiquons, oui, il y a un lien, ne serait-ce que physique. Ce sont bien les premiers qui se sont implantés sur ce territoire, qui avaient déjà une connaissance, voire pratiqué la franc-maçonnerie, et qui se sont rassemblés ici pour la pratiquer. 

Quelle est l’importance de votre passage à Maurice durant votre mandat en tant que Grand Maître et Président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient ? 

C’est très important que le Grand Maître du Grand Orient de France se déplace à Maurice parce qu’on est à 11 heures d’avion de Paris et nos frères, nos sœurs de Maurice peuvent parfois se sentir un peu oubliés, abandonnés. Ce qui est intéressant aussi dans cette visite que je fais en tant que Grand Maître du Grand Orient de France, c’est que je suis accompagné du Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures, qui a en charge les 1 400 loges.

Bien qu’on ne soit pas sur le territoire national, c’est le Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures qui s’occupe des loges à Paris, à Strasbourg, à Marseille ou ici à Maurice. C’est le même responsable qui est présent. La présence de cette délégation et du Grand Maître, c’est pour affirmer que nos loges sont toutes sur un pied d’égalité, quelle que soit la distance qui les sépare du siège social qui est à Paris. 

 

« Le dialogue, c’est la condition sine qua non de la démocratie. »

 

Vous êtes là depuis le XVIII siècle. Qu’en est-il de la franc-maçonnerie dans le monde moderne ? 

D’abord un point d’histoire. Il y a la franc-maçonnerie anglo-saxonne, qui a des caractéristiques différentes des nôtres. La franc-maçonnerie anglo-saxonne est directement liée à la religion, au sens où lorsqu’on devient franc-maçon, on prête serment sur l’évangile. Deuxièmement, la franc-maçonnerie anglo-saxonne considère qu’elle ne fait pas de politique au sens où elle considère que la franc-maçonnerie, c’est d’abord une expérience personnelle. C’est un travail que le franc-maçon fait sur lui-même et il n’y a pas de prise de position politique. 

Le Grand Orient de France se situe dans une autre perspective, comme je le dis, humaniste et universaliste. Par rapport aux religions, depuis 1877, notre Assemblée Générale, notre Convention, a supprimé toute référence déiste dans nos textes. Nous n’avons pas besoin de prêter serment sur l’évangile lorsqu’on devient franc-maçon. Nous considérons que la religion relève de la sphère privée et que, quand on est en maçonnerie, nous pouvons être croyants ou non-croyants. Sur nos colonnes, dans nos temples, nous avons toutes les religions représentées et aussi des athées, des non-croyants. 

Deuxièmement, sur l’aspect politique, effectivement, nous ne sommes pas un parti politique, nous ne sommes pas un syndicat, nous ne sommes pas des partisans, nous ne sommes pas des militants. Nous sommes des initiés. Nous sommes porteurs de valeurs humanistes, universalistes, et nous souhaitons voir ces valeurs appliquées dans la société. Et si on veut voir ces valeurs appliquées dans la société, il faut faire de la politique, bien entendu. Sauf que nous faisons de la politique au sens de l’organisation de la Cité. Nous ne faisons pas de la politique partisane. On n’est pas pour ou contre un parti politique, contre telle ou telle personnalité politique. Nous voulons la promotion de nos valeurs, l’application de nos principes, et en particulier un principe très important, celui de la liberté absolue de conscience. Nous croyons profondément en la capacité de l’homme à choisir librement son destin. 

Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, le Grand Orient initie des femmes. Donc, vous voyez que là, ce sont des différences tout à fait respectables, mais ce sont des différences fondamentales qu’il faut davantage porter à la connaissance du public.

 

« À la fin, ce sont les diplomates qui travaillent et pas les militaires. »

 

Il y a quand même deux grandes écoles et nous défendons ce qu’on appelle la franc-maçonnerie libérale et adogmatique. Libérale, non pas au sens économique du terme, mais au sens politique et de la liberté individuelle, la liberté publique, et adogmatique, c’est-à-dire que nous considérons qu’aucun dogme, à commencer par les dogmes religieux, ne doit s’imposer à nous. Nous sommes libres de choisir ce que nous voulons comme destin.

Et en particulier, comme je le disais sur la religion, si vous voulez être croyant, il n’y a aucun souci pour être croyant et franc-maçon. Mais vos croyances, religieuses en particulier, ne s’imposent pas aux francs-maçons. C’est ce qui nous différencie fondamentalement de la franc-maçonnerie anglo-saxonne.

Et ce côté politique, notamment, c’est la spécificité même du Grand Orient de France. Je vois qu’ici, à Maurice, il y a d’autres obédiences comme nous, libérales et adogmatiques. Je pense à la Grande Loge de France, mais la Grande Loge de France dit que « nous, nous ne faisons pas de politique ».

Chacun de nos frères est libre de s’exprimer politiquement. Mais nous, en tant qu’obédience, on ne s’exprime pas. Parce que nous, au Grand Orient de France, nous avons un slogan : Changer l’homme pour changer la société. Changer l’homme, ça ce sont toutes les obédiences maçonniques. C’est un travail sur soi. Mais nous, nous sommes généreux. Nous ne voulons pas garder pour nous ce que nous avons acquis à l’intérieur du Temple. Nous voulons le faire partager par d’autres. 

 

« S’ils (Ndlr : des pays) cherchent à imposer à l’autre la loi du plus fort, là ce n’est pas possible. Là, par exemple, ce que font les États-Unis et leur président actuellement, ce n’est tout simplement pas possible. » 

 

Quand on veut mettre en œuvre l’universalisme, par exemple, il est question d’égalité de chaque être humain avec son voisin. On sait bien que ce n’est pas ça la réalité. La réalité, elle est faite d’inégalité, pas d’égalité. Par contre, les politiques publiques peuvent contribuer à réduire les inégalités et aller vers cet idéal d’égalité. Et donc, toujours pour être très concret, lorsque je rencontre le ministre de l’Éducation en France, une de mes premières questions, c’est « Monsieur le ministre, que faites-vous pour l’égalité des chances, par exemple ? ». Je lui fais le lien entre nos valeurs et notre travail à l’intérieur du Temple et notre rôle dans la société.

Notre rôle dans la société, c’est de faire en sorte que les politiques publiques se rapprochent le plus possible de nos valeurs et de nos principes. 

Est-ce que, par exemple, l’idée de l’éducation gratuite à Maurice est une de ces idées universalistes ? 

En France, ce sont les lois de Jules Ferry de 1881, avec l’école républicaine laïque obligatoire et gratuite. C’est l’enseignement scolaire. Pour nous, ça va jusqu’au baccalauréat. C’est effectivement un enseignement gratuit financé par l’impôt, financé par la collectivité. Et puis c’est vrai que dans l’enseignement supérieur, il peut y avoir, notamment à travers les écoles, des financements privés. Mais c’est sûr que l’accès à la connaissance, c’est un droit fondamental. Et c’est un devoir pour les responsables politiques de favoriser, par tous les moyens, cet accès à la connaissance. 

C’est aussi la vocation des politiques de permettre à chacun de se réaliser et de choisir librement son destin. Trop d’hommes et de femmes dans le monde sont contraints, à commencer par la contrainte économique. Il faut que cela ne reste pas que des belles paroles. Et là, en tant que franc-maçon du Grand Orient de France, nous nous engageons dans la Cité. Et d’ailleurs, le soir de notre initiation, on signe un engagement qui dit premièrement de respecter le règlement général du Grand Orient de France, mais qui dit aussi, « n’oubliez pas de prendre un peu de votre temps pour vous occuper de la collectivité ». 

Et s’occuper de la collectivité, ça peut prendre toutes les formes possibles, dans des associations humanitaires, caritatives, être un conseiller municipal, participer à la vie de sa ville, de sa commune, sans dévoiler le statut de franc-maçon, mais en mettant en œuvre concrètement ses valeurs maçonniques.

Et par l’exemplarité, par une diffusion lente, mais réelle, on montre aux autres ce que nos valeurs peuvent apporter à la société. C’est-à-dire que le franc-maçon, il ne faut pas oublier que l’on vient, comme le veut un peu la légende, des bâtisseurs des cathédrales. On vient d’un monde concret. Dans le franc-maçon, il y a maçon. Donc, on construit. On n’est pas des philosophes, même si nous nous nourrissons beaucoup de textes philosophiques, mais nous sommes aussi conscients de la nécessité absolue, pour faire vivre ces valeurs, que nos concitoyens aient la preuve que la mise en œuvre de ces valeurs améliore leur quotidien. 

Lorsque les citoyens lambda entendent parler de maçonnerie, il y a cette image de rituels, de symboles et aussi de secrets qui revient. Y a-t-il eu démystification au fil des années? 

En tous les cas, pour moi, Grand Maître du Grand Orient de France, je résume cela en une seule formule : Nous n’avons rien à cacher. Nous n’avons rien à cacher et je vais le prouver. D’abord, si vous voulez vous informer sur la franc-maçonnerie, on peut trouver sur Internet des reportages, des documents intéressants. Dans nos librairies, on peut trouver des documents faits par des universitaires. Il y a une littérature de qualité qui dit ce qu’est la franc-maçonnerie.

 

« L’intelligence artificielle est peut-être un outil qui va nous permettre de franchir une étape dans la construction d’un autre monde. »

 

Alors, pourquoi continue-t-on à parler de secret ? D’abord, parce qu’il y a effectivement un secret. Et je vais vous partager ce secret. Vous allez être étonnés. Le secret, c’est vous. Le secret, il réside à l’intérieur de chaque franc-maçon. Parce que ce travail en loge est fait de quoi, au départ ? N’oublions pas que le nouvel initié, pendant deux ans, deux fois par mois, pendant trois heures, vient dans un temple, s’assoit sur une chaise et le seul droit qu’il a, c’est de se taire. Parce que l’assiduité, en plus, est recherchée. Donc c’est obligatoire. D’ailleurs, on appelle ça des tenues obligatoires, des réunions obligatoires. Des réunions où vous venez deux fois par mois, trois heures, pour ne rien dire. 

Pendant ce temps de silence, on écoute l’autre, mais il y a beaucoup de discussions avec soi-même. C’est, en fait, une transformation intérieure venant des propos émis, prononcés par l’autre frère dans le temple, qui enrichissent votre réflexion et qui, petit à petit, vous transforment. C’est ce qu’on appelle aussi dans le langage maçonnique la pierre brute qui est polie à chaque tenue, à chaque étape de ce parcours initiatique.

Donc, cette transformation de l’homme que nous travaillons en loge, cette pratique de l’écoute suppose qu’il y a une parole. Et la parole, elle circule librement. Mais pour qu’elle circule librement, qu’est-ce qu’on demande à propos du secret ? De ne pas révéler à l’extérieur ce qui se dit à l’intérieur. C’est la contrepartie de la liberté de circulation de la parole. Deuxième élément du secret : Vous vous engagez à ne pas dévoiler qui est franc-maçon. Vous-même, vous pouvez le faire, si vous l’estimez utile ou nécessaire, mais vous vous engagez à ne pas dévoiler qui est franc maçon. Une fois que j’ai dit ça, le point essentiel, c’est que le seul secret, c’est vous-même. Pour le reste, tout est connu. 

Aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, les fantasmes sur la franc-maçonnerie sont amplifiés. Ils ont toujours existé dans l’histoire, mais ils sont amplifiés par les réseaux sociaux. Il faut que nous, nous soyons, dans toute la mesure du possible, ouverts. Alors, c’est vrai que, là aussi, on a une histoire. Le Grand Orient de France, à une certaine époque, a été interdit. Si on prend la période de la Seconde Guerre mondiale, pendant la période de Vichy, la pratique de la maçonnerie était interdite. On a eu des frères qui ont été déportés, qui ont été arrêtés.

Pendant la Révolution française, il y a eu également des moments où la franc-maçonnerie n’a pas pu se pratiquer. Donc, dans certaines professions, on va hésiter à apparaître comme franc-maçon parce qu’un client pourrait dire « Ah ben, non, moi je ne vais pas dans telle entreprise parce que je sais que son dirigeant est franc-maçon et moi je n’aime pas les francs-maçons ». Peu importe les raisons.

Ça c’est sur le plan professionnel. Mais il y a aussi le plan politique. Ici, nous sommes à Maurice. On peut faire une conférence publique sur la franc-maçonnerie. Je ne suis pas sûr que ce soit possible dans tous les pays, y compris dans les pays où nous avons des loges. Avant de faire une conférence publique sur la franc-maçonnerie à Dakar, au Sénégal, il y a sûrement quelques précautions à prendre. Donc, je ne vais pas dire qu’il faut que tous les francs-maçons fassent des actions d’extériorisation parce que parfois, les conditions politiques mettent en danger leur propre sécurité. 

C’est à chacun de voir comment il peut aller sur ce chemin de l’extériorisation. Pourquoi, fondamentalement, je pense que nous devons assurer la promotion de nos valeurs ? Parce que je suis intimement convaincu que la société actuelle, que ce soit sur le plan national comme sur le plan international, a plus que jamais besoin de ces valeurs humanistes et universalistes. Notre méthode est fondée sur le respect de l’autre, sur l’écoute. On ne cherche pas, lorsqu’on exprime son opinion, à convaincre l’autre de la justesse de son point de vue. On cherche simplement, en exprimant son point de vue, à enrichir sa réflexion. C’est-à-dire que si on respecte l’autre, si on l’écoute, peut-être qu’on va pouvoir dialoguer. Et le dialogue, c’est la condition sine qua non de la démocratie. Si on se place sur le plan international, on sait bien qu’à la fin, ce sont les diplomates qui travaillent et pas les militaires.

Regardez ce qui se passe en Iran. On voit bien que les militaires continuent à parler, mais moins, parce qu’ils travaillent avec les diplomates, les émissaires, peu importe quels sont leurs titres. Ce sont eux qui vont essayer de trouver, finalement, la solution, les moyens de résider en aussi bonne harmonie que possible sur cette Terre, parce qu’on n’en a qu’une pour les bientôt huit milliards d’êtres humains que nous sommes. 

 

« Il faut accepter la controverse, il faut accepter le dialogue, il faut accepter la remise en cause, il faut pratiquer le doute. »

 

Je ne suis pas, ici, Grand Maître du Grand Orient de France, à faire la leçon à quiconque. Je suis dans une position d’égalité. On discute sur le même plan. Mais nous avons, bien sûr, des histoires, des cultures, des identités et des références différentes. Le respect de ces différences, c’est pour rechercher le bien commun, l’intérêt général. 

Il y a des conflits et des tensions, mais c’est normal. C’est normal qu’au niveau des pays, chacun exprime son intérêt. Mais par contre, s’ils cherchent à imposer à l’autre la loi du plus fort, ce n’est pas possible. Ce que font les États-Unis et leur président actuellement, ce n’est tout simplement pas possible. Après deux guerres mondiales dans la première partie du XXe siècle, on débouche sur l’organisation des Nations Unies, c’est-à-dire sur le multilatéralisme. Et aujourd’hui, on ne voudrait pas voir l’action d’un président des États-Unis balayer tout ça. Ce n’est pas possible de remettre en cause le multilatéralisme et les règles qui ont été définies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Et d’ailleurs, comme par hasard, il semblerait que les États-Unis aient quelques difficultés en Iran, et plus particulièrement le président des États-Unis. Quant au dirigeant russe, il semblerait qu’il ait quelques difficultés en Ukraine. Donc, on voit bien que cette volonté d’imposer la loi du plus fort, ça ne marche pas, même pour la première puissance économique et militaire du monde.

Je suis lucide. Je ne suis pas en train de faire de la philosophie, mais gardons nos valeurs humanistes et universalistes comme critère absolu des décisions de politique publique nationale ou internationale que nous prenons et je suis sûr que le monde s’en portera mieux. 

Vous savez, notre méthode à nous, elle est progressive. Et comme on dit, on polit la pierre tout au long de sa vie. Le parcours initiatique, c’est jusqu’à son dernier souffle. Nous sommes à la recherche de la vérité. Mais si on est à la recherche, il se peut qu’on ne la trouve jamais ou que si on la trouve, demain, une autre situation se présentera et il y aura une autre vérité. 

 

« Si vous donnez du sens à la décision, même ceux qui grognent finissent par l’accepter. »

 

Mais attention, ce n’est pas le relativisme. Non. C’est en fonction du contexte, du respect de l’autre, des cultures différentes, des identités religieuses différentes, et de comment j’appuie mes valeurs. Et notre conviction profonde, ce que nous voulons voir mis en œuvre, c’est vraiment pour la planète, pour l’humanité.

Nous avons connu une pandémie, suivie, peu après, de la guerre en Europe. Et récemment, il y a eu les conflits au Moyen-Orient. Pensez-vous que nous sommes arrivés à un point où nous avons besoin d’une renaissance ? 

Les femmes choisissent librement leur destin, à commencer par la maternité. Regardez le nombre de pays qui rendent difficile, par exemple, l’application de l’interruption volontaire de cette procédure. Je vois en France, à l’occasion d’un fait divers horrible, la remise en cause de l’abolition de la peine de mort. Ce que l’on croyait acquis en matière de progrès social, de progrès sociétal, doit faire face aujourd’hui à la résurgence des obscurantismes, des populismes. 

Depuis 10 ans ou 20 ans, les courants réactionnaires reprennent du poil de la bête. Soyons clairs : Nous sommes dans un combat culturel, au niveau des idées, de la conception du monde, de la conception des relations entre les individus et de l’altérité. Les visions de l’humanité ne sont pas les mêmes, alors qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’étaient plutôt des courants progressistes. 

Monsieur Musk a une vision du monde et elle n’a aucun point commun avec la nôtre. 

Monsieur Musk veut justement bâtir un monde au-delà de notre planète…

Exactement. Allons jusque-là. On est dans une forme de délire. Vous me parliez d’une renaissance…

Oui, d’une renaissance, dans la mesure où nous avons connu cette période de régression pendant la période du Moyen-Âge, et il nous a fallu une renaissance pour justement diriger l’homme vers un monde progressiste. 

Oui.

Est-ce que nous sommes, quelque part, arrivés à un point similaire ? 

Votre image me plaît bien, parce que moi, ce que je dis, c’est qu’il faut revenir aux fondamentaux. Ce qu’on croyait acquis ne l’est pas tant que ça. 

Il ne faut pas, d’une manière un peu vulgaire, jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas parce qu’il y a des difficultés dans la mise en œuvre de ces idées, voire des phases de régression, que les idées philosophiques doivent être jetées aux orties. Vous, vous allez plus loin. Vous parlez d’une forme de renaissance, donc d’une projection vers d’autres choses.

Cette technologie de l’intelligence artificielle générative qui inquiète certains et enthousiasme d’autres, je pense que c’est peut-être un outil qui va nous permettre de franchir une étape. Une étape dans la construction d’un autre monde. Là encore, pour que cet outil soit au service de l’homme, il faut bien, à chaque fois qu’il va y avoir un développement de l’intelligence artificielle, s’assurer que l’humain en garde le contrôle.

Ce matin même, j’évoquais cette question avec le Président de la République (Ndlr : le Président de la République de Maurice, auquel le Grand Maître a rendu visite vendredi matin) à propos de la dernière encyclique du pape, Magnifica Humanitas (Magnifique Humanité), qui traite de l’intelligence artificielle.

Justement, il y a aussi l’inquiétude du pape.

L’inquiétude du pape porte sur ce qu’un mauvais usage de l’intelligence artificielle pourrait donner pour la manipulation des esprits. 

Comme je l’ai dit au Président de la République de Maurice, pour une bonne partie du constat fait, je suis d’accord. Vous pourriez être étonné, lui ai-je dit, Monsieur le Président, de voir le Grand Maître du Grand Orient de France être d’accord avec le pape. Mais nous sommes d’accord sur l’idée que l’homme va garder la maîtrise de son destin. 

L’homme a dompté l’imprimerie. Est-ce que l’intelligence artificielle est une révolution qui aura plus d’importance que l’invention de l’imprimerie ? L’imprimerie, c’était une révolution absolument extraordinaire. On a aussi fini par maîtriser l’atome. Même s’il y a eu Nagasaki et Hiroshima, on maîtrise l’atome. 

La différence avec le pape est fondamentale. Pourquoi le pape dit que l’homme gardera la maîtrise ? C’est parce qu’il est une créature divine et que Dieu aura donné à l’homme la force de dominer cette nouvelle technologie.

Et là, si j’avais le talent du pape, je ferais moi aussi une encyclique où je dirais la même chose. Mais, ce ne sera pas Dieu. On n’a pas besoin de Dieu. L’homme lui-même, en faisant appel à la raison et avec ses valeurs humanistes et universalistes, peut dominer cette technologie et finalement construire une humanité qui n’a pas besoin de faire référence à un être supérieur, qui n’a pas besoin de faire référence à Dieu. En tant que phénomène global où on se construit, chacun d’entre nous, croire en une force supérieure, ce n’est pas ça le sujet. 

Philosophiquement, nous croyons fondamentalement que nous allons pouvoir dominer l’intelligence artificielle à partir de nous-mêmes. C’est toujours la même chose. Est-ce qu’on est capable de choisir librement notre destin ? Est-ce que les conditions sont là pour que chacun soit libre ? 

Il faut accepter la controverse, il faut accepter le dialogue, il faut accepter la remise en cause, il faut pratiquer le doute. Oui, il faut pratiquer le doute, mais pas le doute pour dire peut-être que oui, peut-être que non. Non, mais plutôt le doute pour construire une décision qui ne va pas nécessairement entraîner l’accord de chacun, qui trouvera toujours quelque chose à redire sur la décision, mais qui acceptera la décision parce qu’elle aura été construite, parce qu’elle aura été partagée, parce qu’elle aura été argumentée, en référence à un projet humaniste et universaliste. Et si vous donnez du sens à la décision, même ceux qui grognent finissent par l’accepter. Mais il faut donner du sens.

Et il faut aussi agir, évidemment, dans un esprit de justice et pourquoi pas de fraternité. 

Dernière question. Qui est Pierre Bertinotti dans la vie profane ? 

Dans la vie profane, moi j’ai été défini comme d’abord un enfant du brassage. Un enfant du brassage puisque évidemment mon nom est à consonance italienne et donc mes grands-parents ont émigré de l’Italie du Nord en Lorraine. Et puis du côté maternel, ce sont des origines lorraines qui remontent jusqu’au Rhin. Donc moi-même, je suis profondément européen.

En plus, je suis un enfant de la République parce que je suis toujours allé à l’école publique. J’ai eu la chance d’avoir un parcours universitaire qui m’a permis de faire une très belle carrière au service de l’État puisque j’ai été fonctionnaire au ministère des Finances.

Et surtout, dans ma vie professionnelle – et c’est au moins aussi important que mon travail de fonctionnaire au ministère des Finances – j’ai toujours voulu avoir quelques heures d’enseignement et donc de transmettre. Je le fais encore aujourd’hui. Sur le plan associatif, quand je suis devenu franc-maçon autour de l’âge de 50 ans, ce n’était que la suite de ce travail de fonctionnaire au service de l’intérêt général, et d’enseignant au service de la jeunesse et de la transmission. J’ai trouvé dans la maçonnerie, finalement, une association où ces valeurs-là étaient parfaitement alignées.

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