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Repenser les RH comme un levier systémique de transformation

Emmanuel Maujean, Group CEO, MOOOVE Group

Les ressources humaines ne sont pas un sujet périphérique : elles touchent à la compétitivité, à la croissance et à la cohésion sociale. Dans cet entretien, Emmanuel Maujean appelle les entreprises mauriciennes à sortir des logiques anciennes pour repenser les RH comme un levier stratégique de transformation, d’engagement et de mobilité.

Après plus d’une décennie dans les ressources humaines, vous dites ne pas être arrivé dans ce métier par choix. Avec le recul, comment interprétez-vous ce parcours ?

Je n’ai pas choisi les RH au départ. Et pourtant, cela fait maintenant plus de 12 ans que j’évolue dans cet univers. Avec le temps, j’ai compris quelque chose d’assez simple : ce métier m’a choisi, dans le sens où il correspond à ce que je cherche à construire.

Les ressources humaines sont au cœur des transformations économiques et sociales. Derrière chaque recrutement, chaque décision, il y a des trajectoires de vie. Et c’est probablement cette dimension humaine, concrète, qui m’a retenu, même dans les moments de doute.

Vous évoquez des années difficiles, marquées par des remises en question. Qu’est-ce qui vous a poussé à continuer ?

Ces dernières années ont été exigeantes à plusieurs niveaux. Comme beaucoup, j’ai traversé des périodes où j’ai envisagé de m’arrêter. Mais ce qui m’a fait rester, c’est la conviction que notre métier a un impact réel.

 

« Il faut accepter de déléguer, de laisser de l’espace, tout en maintenant un niveau d’exigence élevé. »

 

Pour que les choses fonctionnent, nous ne faisons pas que pourvoir un poste ; nous connectons, créons des opportunités, développons des personnes et accompagnons la croissance. Notre métier a de l’impact sur la société et l’économie. Nous créons de la valeur à la fois pour l’entreprise et pour l’individu. C’est cette capacité à transformer des situations, parfois difficiles, en opportunités concrètes qui donne du sens à ce que nous faisons.

Vous affirmez que les enjeux RH ne sont pas uniquement des enjeux humains, mais aussi des enjeux de système. Pouvez-vous préciser ?

C’est un point fondamental. On a longtemps abordé les RH comme un sujet centré sur les individus : trouver le bon profil, évaluer les compétences, gérer les performances.

Mais en réalité, beaucoup de difficultés ne viennent pas des personnes. Elles viennent des systèmes dans lesquels elles évoluent. Un collaborateur compétent peut échouer dans un environnement mal structuré, avec des processus flous ou des prises de décision trop lentes.

La vraie question n’est donc pas uniquement « avons-nous le bon candidat ? » mais plutôt « avons-nous créé les conditions pour qu’il puisse réussir ? » Cela implique de repenser les organisations, les modes de management et les processus de décision.

Vous remettez également en question l’idée d’un manque de talents à Maurice. Pourquoi ?

Parce que, très concrètement, je ne crois pas que le problème soit là. Les Mauriciens veulent travailler, progresser, s’engager. En revanche, il existe un déficit d’encadrement, d’écoute et parfois de vision.

Ce que nous observons sur le terrain, ce sont des talents mal orientés, insuffisamment accompagnés, ou encore sous-utilisés. Le marché envoie des signaux, mais encore faut-il prendre le temps de les écouter.

Dire qu’il n’y a pas de talents est, à mon sens, une simplification. Le véritable enjeu est de créer les conditions pour révéler et développer ces talents.

Vous insistez sur la notion de ‘ownership’. Pourquoi est-elle si centrale aujourd’hui ?

Parce que la performance ne peut pas reposer uniquement sur des outils ou des processus. Elle repose avant tout sur le niveau d’engagement des individus. ‘Ownership’ fait référence au moment où une personne ne se contente plus d’exécuter une tâche, mais s’approprie pleinement son rôle. Elle devient actrice de son impact. Cela nécessite un environnement de confiance, de la responsabilisation, et du temps. Il faut accepter de déléguer, de laisser de l’espace, tout en maintenant un niveau d’exigence élevé. C’est dans cet équilibre que les équipes se transforment réellement.

Dans ce contexte, comment évaluez-vous la maturité du marché du travail à Maurice ?

Nous sommes dans une phase de transition. Le marché évolue mais reste encore immature pour les enjeux que nous vivons. Certaines pratiques restent ancrées dans des logiques anciennes. Par exemple, nous continuons souvent à privilégier l’expertise immédiate au détriment du potentiel, ou encore à valoriser l’assiduité plutôt que la performance réelle.

Il y a également un enjeu de rapidité. Dans un environnement économique qui change vite, les organisations doivent être capables de prendre des décisions plus rapidement, tout en restant structurées.

Cela demande un changement de posture, à la fois du côté des entreprises et des professionnels RH.

Vous appelez à replacer l’humain au centre. Concrètement, qu’est-ce que cela implique?

Remettre l’humain au centre ne signifie pas être moins exigeant, bien au contraire. Cela signifie créer des environnements où les individus peuvent comprendre leur rôle, se développer et contribuer pleinement. Cela passe par plusieurs leviers : investir dans l’apprentissage continu, mieux aligner les attentes entre employeurs et collaborateurs, et reconnaître la performance de manière plus juste.

C’est aussi accepter que les parcours ne soient pas linéaires, et que le développement des compétences soit un processus continu. On mise sur le potentiel et on fait grandir. 

Vous avez récemment structuré plusieurs initiatives sous une même bannière : MOOOVE. Quelle est la vision derrière cet écosystème ? 

Pendant les 12 dernières années, nous avons développé différentes initiatives : recrutement, événements, formation, mobilité internationale. Chacune répondait à un besoin spécifique. J’ai construit plusieurs briques, des projets différents, mais avec un point commun : accompagner les personnes, accompagner les entreprises, et créer du mouvement.

Ce que nous construisons, ce n’est pas une entreprise supplémentaire, mais un écosystème. MOOOVE GROUP incarne cette vision : créer un système d’opportunités, de mobilité et de croissance. L’objectif est de connecter les entreprises, les talents, les leaders, les services et de faciliter leur évolution socio-économique dans un environnement cohérent.

Cet événement MOOOVE FORWARD s’inscrit-il dans cette logique ?

Absolument. MOOOVE FORWARD n’est pas simplement un événement de recrutement. C’est un espace de rencontre, d’échange et de projection business. Dans un contexte où les attentes évoluent rapidement, il est essentiel de créer des plateformes où les acteurs qui font bouger l’île peuvent se connecter de manière plus directe et plus humaine.

C’est aussi une manière de rendre le marché plus lisible, plus accessible, et de favoriser des décisions plus rapides et plus éclairées.

Vous évoquez également l’ambition de positionner Maurice comme un hub de talents. Est-ce réaliste ?

Oui, à condition de faire les bons choix. Maurice dispose de nombreux atouts : une population éduquée, une ouverture internationale, une capacité d’adaptation. Mais pour devenir un véritable hub de talents, il faut aller plus loin. Il faut structurer un écosystème qui favorise l’apprentissage continu, la mobilité des compétences et la création d’opportunités. Cela implique une collaboration étroite entre le secteur privé, les institutions et les acteurs de l’éducation.

Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs et aux acteurs économiques ?

Nous sommes à un moment charnière. Les outils existent, les talents sont là, les opportunités aussi. La question n’est plus uniquement de savoir quoi faire, mais de décider de le faire et de bouger. Cela suppose de regarder en face ce qui ne fonctionne pas, d’accepter de changer, et de construire des systèmes plus efficaces. 

Les ressources humaines ne sont pas un sujet périphérique. Elles sont un levier stratégique pour la compétitivité, la croissance et la cohésion sociale. Les ressources humaines « design the culture we want to see, hear and feel » au service de la stratégie et de la performance. Et aujourd’hui, plus que jamais, il est temps d’avancer.

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