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Le coût de la transition… ou celui de l’inaction

Trilogie éditoriale 

  • Pourquoi la transition écologique est devenue une stratégie de souveraineté économique

Par Laëtitia Habchi, Directrice de l’Agence Française de Développement à Maurice et aux Seychelles

Après avoir posé les bases d’une réflexion sur le rôle de la confiance dans le financement du développement, Bizweek publie cette semaine le deuxième volet de la trilogie signée Laetitia Habchi, directrice de l’Agence française de développement (AFD) à Maurice et aux Seychelles. Partant du constat que l’Afrique ne souffre pas uniquement d’un déficit de capitaux, mais aussi d’un déficit de confiance qui renchérit le coût du financement et freine l’investissement, l’auteure montre que les institutions, la stabilité des règles, la gouvernance et la sécurité juridique constituent désormais des infrastructures aussi essentielles que les routes ou les ports. Dans cette perspective, elle explore une question stratégique : Maurice peut-elle dépasser son rôle de plateforme financière pour devenir une véritable « fabrique de confiance » au service de l’investissement en Afrique ? Une réflexion qui invite à repenser le positionnement du pays comme un lieu où se construisent la crédibilité, la réduction du risque et les partenariats de long terme entre investisseurs, États et institutions de développement.

Introduction

Depuis un certain nombre d’années maintenant, nous débattons du coût de la transition écologique. Combien coûtera la décarbonation ? Combien faudra-t-il investir dans les réseaux d’eau, les énergies renouvelables, la protection des littoraux, l’adaptation des infrastructures, la gestion des déchets ? Ces questions demeurent indispensables. Mais elles ne suffisent plus.

 

Pour un État insulaire comme Maurice, la question essentielle pourrait désormais être posée autrement : combien coûtera l’inaction ? Ce changement de regard est décisif. Il transforme la transition écologique d’un sujet environnemental en enjeu économique, budgétaire, financier et souverain.

 

La transition n’est pas seulement une politique publique sectorielle. Elle devient une politique de gestion du risque. 

 

Le climat entre dans le bilan des États

Le climat n’est plus extérieur à l’économie. Il modifie la valeur des actifs, la solvabilité des États, les primes d’assurance, la stabilité des chaînes d’approvisionnement, la capacité des banques à évaluer les risques et l’attractivité des territoires. L’eau conditionne l’agriculture, l’industrie, le tourisme et la santé publique. Le littoral protège des actifs économiques majeurs. L’énergie détermine la compétitivité future des entreprises. Les déchets peuvent devenir une charge croissante ou une ressource valorisable.

Dans ce contexte, la transition n’est pas seulement une politique publique sectorielle. Elle devient une politique de gestion du risque. Et toute politique qui réduit le risque futur peut, si elle est crédible, contribuer à réduire le coût du capital.

 

Eau, Énergie, Littoral – les trois fronts de la souveraineté mauricienne

À Maurice, ces trois dimensions prennent une résonance particulièrement concrète. 

L’eau n’est plus seulement un service public : dans un contexte de changement climatique, de stress hydrique, d’urbanisation croissante et de pression touristique, la sécurité hydrique est devenue l’une des conditions premières de la stabilité économique. Investir dans l’eau, c’est renforcer la capacité du pays à maîtriser son avenir, réduire sa vulnérabilité et donner de la prévisibilité aux ménages, aux entreprises et aux investisseurs.

 

L’énergie, de son côté, illustre une deuxième dimension du capital institutionnel : la capacité d’une entreprise publique à devenir l’architecte d’un écosystème public-privé. La modernisation des réseaux, l’intégration des énergies renouvelables intermittentes et la participation de producteurs indépendants dessinent un cadre dans lequel le réseau public, les producteurs privés, les banques, les régulateurs et les investisseurs travaillent sur un objectif commun de souveraineté nationale. 

 

Toute politique qui réduit le risque futur peut, si elle est crédible, contribuer à réduire le coût du capital. 

 

Quant au littoral mauricien, il est souvent regardé comme un paysage. Il est évidemment cela. Mais il est aussi un actif économique majeur : il porte une part essentielle de l’attractivité touristique du pays, protège des infrastructures critiques et façonne l’image internationale de Maurice. Dans un monde où l’élévation du niveau de la mer et l’érosion côtière deviennent des réalités concrètes, protéger le littoral n’est plus seulement une politique environnementale. C’est une politique de préservation du capital national. Ne pas agir aujourd’hui revient à transférer une dette écologique, financière et sociale aux générations suivantes. 

 

Ces trois fronts — eau, énergie, littoral — ne sont pas des politiques sectorielles séparées. Ils forment ensemble une part importante de la colonne vertébrale de la souveraineté économique renouvelée de Maurice. Là encore, la confiance dans l’infrastructure publique et les capacités institutionnelles précèdent l’investissement privé.

La transition comme signal institutionnel

Les investisseurs n’observent pas seulement les projets. Ils observent les trajectoires. Une stratégie climatique crédible, stable et financée envoie un signal : le pays sait anticiper, prioriser et organiser le temps long. À l’inverse, une politique hésitante augmente l’incertitude. Or, l’incertitude se transforme rapidement en prime de risque.

 

C’est ici que la transition rejoint la question du capital institutionnel. La vision 2050 et les politiques climatiques exigent des données fiables, des régulateurs compétents, des plans d’investissement, des normes, des mécanismes de suivi, des arbitrages budgétaires, des banques capables d’intégrer le risque climatique et des entreprises capables d’investir. La transition écologique est donc aussi une épreuve institutionnelle.

Le rôle des banques centrales : maintenir la confiance en période de transition 

Pendant longtemps, la mission des banques centrales semblait clairement définie : préserver la stabilité des prix, garantir la solidité du système financier et veiller à la confiance dans la monnaie. Aujourd’hui, leur horizon s’élargit aux risques climatiques, aux monnaies numériques, à la cybersécurité, aux paiements internationaux, à l’intelligence artificielle, à la fragmentation géopolitique — autant de sujets périphériques il y a quinze ans, devenus désormais centraux.

Dans les faits, les banques centrales ne changent pas réellement de mission. Elles redécouvrent toute son ampleur. Car derrière chacun de ces nouveaux défis se cache une même responsabilité : préserver la confiance de l’investisseur. Une hausse de taux d’intérêt ne fait pas baisser le prix du pétrole. Elle ne réduit pas le coût du transport maritime. Elle ne fait pas tomber la pluie. En revanche, elle rappelle à chacun que l’institution reste fidèle à son mandat — et cette crédibilité constitue peut-être, aujourd’hui, son actif le plus précieux. 

Le rôle des bailleurs : financer moins seuls, mieux structurer avec les autres

Face à ces enjeux, les bailleurs ne peuvent pas se contenter d’ajouter des financements publics à des budgets déjà contraints. Face au climat spécifiquement, leur valeur ajoutée consiste à appuyer les plans sectoriels, financer les études, renforcer les données climatiques, améliorer la gouvernance des projets, partager le risque, mobiliser les banques locales et attirer le capital privé lorsque celui-ci peut contribuer à l’intérêt général.

 

Les travaux de l’OCDE sur la finance mixte rappellent que l’objectif du blended finance n’est pas de subventionner indistinctement le privé, mais de cibler les investissements publics sur les infrastructures et les institutions les plus susceptibles de faire levier sur les investissements privés, afin de maximiser le retour sur investissement public à l’échelle de l’ensemble de la société, avec un lien causal démontrable entre l’instrument public et la mobilisation privée. [5] 

 

Cela suppose une discipline exigeante : ne pas mutualiser les risques tout en privatisant les rendements ; ne pas confondre effet d’annonce et additionnalité ; ne pas oublier que le premier facteur de mobilisation privée reste la qualité du cadre institutionnel. Des cadres de concertation des bailleurs de fonds comme Finance en commun ont précisément pour objectif de travailler sur cette frontière : celle où le projet devient bancable, ou le risque devient compréhensible, ou la trajectoire devient crédible.

Conclusion

Le coût de la transition peut sembler élevé. Mais celui de l’inaction sera probablement plus lourd, plus diffus et plus injuste. Il se traduira en infrastructures fragilisées, dépenses d’urgence, pertes économiques, hausse des primes d’assurance, dégradation d’actifs et perte de confiance des investisseurs.

 

Pour Maurice, agir aujourd’hui n’est donc pas seulement protéger l’environnement. C’est investir dans la souveraineté, la compétitivité et la confiance de demain. La transition écologique n’est pas un coût opposé au développement. Elle devient l’une des conditions de sa crédibilité.

 

Repère documenté – Finance in Common : Les banques publiques de développement comme créatrices de confiance

Finance in Common réunit les banques publiques de développement autour d’un objectif : aligner les flux financiers avec l’Agenda 2030 et l’Accord de Paris. Les débats récents insistent sur la mobilisation du capital privé, la finance mixte, les garanties, la préparation des projets et la coordination entre acteurs publics et privés.

Cette évolution confirme que les banques de développement ne sont plus seulement évaluées sur les montants prêtés. Leur rôle stratégique est de créer les conditions de la confiance : améliorer les projets, réduire l’incertitude, structurer des partenariats et rendre possible l’investissement de long terme.

 

Illustration mauricienne – L’eau comme construction de capital institutionnel

L’accompagnement du secteur de l’eau par l’AFD à Maurice illustre parfaitement la différence entre financer une infrastructure et créer les conditions d’une transformation. Le prêt de politique publique de 200 millions d’euros signé avec le gouvernement mauricien ne vise pas seulement des ouvrages. Il accompagne une approche intégrée de la ressource : eau potable, eau de pluie, eau recyclée, assainissement, drainage, évacuation, réduction des pertes, planification et gouvernance.

La valeur ajoutée d’un bailleur de fonds n’est donc pas uniquement financière. Elle est institutionnelle. Elle consiste à aider un pays à organiser une vision systémique de l’eau, à relier les ministères, les opérateurs, les collectivités, les ingénieurs, les régulateurs et les usagers. C’est exactement ce que signifie créer du capital institutionnel.

 

Illustration mauricienne – La stratégie public-privé du CEB

L’accompagnement d’EDF, financé par l’AFD, renforce les capacités techniques du CEB : modernisation des réseaux, intégration croissante d’énergies renouvelables intermittentes, gestion plus digitale du système électrique.

En parallèle, des producteurs indépendants français tels que Qair, Corexsolar, GreenYellow, Akuo ou Axian contribuent à la production renouvelable. Au-delà de l’ajout de capacité, l’enjeu est de créer un cadre dans lequel le réseau public, les producteurs privés, les banques, les régulateurs et les investisseurs peuvent travailler ensemble. La feuille de route CEB 2030 formalise cette trajectoire vers une part croissante de renouvelables dans le mix électrique — un repère que les investisseurs lisent autant que les chiffres de capacité installée.

Note aux lecteurs

Cet article est publié à titre personnel et n’engage que son auteure. Le troisième article de cette trilogie éditoriale sera publié dans notre prochaine édition, la semaine prochaine. 

 

Hors-texte     

À propos de l’auteure

Laetitia Habchi est depuis septembre 2022 directrice de l’AFD à Maurice, où elle a en charge le développement de l’activité du groupe AFD. Elle arrive au terme de son mandat à la fin de juillet et sera affectée au Cambodge. Elle était auparavant directrice de la Division Lien Social (CLS) de l’AFD Paris, qu’elle a contribué à mettre en place. Elle y exerçait également la fonction de Conseillère Sport et Développement auprès de la Direction Générale. 

Riche de vingt ans d’expérience terrain (Sénégal, Égypte, Algérie et Afrique du Sud) au sein de l’AFD, mais aussi au sein d’organisations régionales africaines ; Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA) et NEPAD Business Foundation (NBF), Laetitia Habchi possède une longue expérience de montage de partenariat et d’instruction de projets dans des secteurs très divers (infrastructures eau et énergie, éducation, PPP, environnement, microfinance, culture…).

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