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Dr François Gemenne, Expert en géopolitique de l’environnement et des migrations

« Nous avons beaucoup trop attendu de la part des gouvernements et des négociations internationales »

Le Dr François Gemenne, expert franco-belge en géopolitique de l’environnement et des migrations, était en déplacement à Maurice du 9 au 11 mars dans le cadre de DebaKlima sezon 4, dont il est le parrain depuis la première édition. Chercheur reconnu pour ses travaux sur le changement climatique et les migrations environnementales, il a animé un atelier avec Business Mauritius et rencontré les participants de DebaKlima, compétition qui réunit 16 écoles autour de débats en créole sur les enjeux climatiques, diffusés sur les chaînes de la MBC. Dans cet entretien accordé à Bizweek, il revient sur les liens entre crise climatique, migrations et les défis auxquels sont confrontés les États insulaires comme Maurice.

Vous êtes reconnu pour vos travaux sur le changement climatique et les migrations environnementales. Comment définissez-vous aujourd’hui le lien entre crise climatique et dynamiques migratoires à l’échelle mondiale ?

Les impacts du changement climatique constituent aujourd’hui l’un des principaux facteurs de migrations à l’échelle mondiale : chaque année, 25 millions de personnes, en moyenne, doivent quitter leur domicile en raison de catastrophes climatiques. Pour autant, on commettait une erreur en enfermant ces migrations dans une catégorie spécifique. Il faut comprendre que le changement climatique influence également les facteurs économiques ou politiques des migrations. Ces migrations s’insèrent donc dans des dynamiques globales.

 

25 millions de personnes quittent leur domicile en raison de catastrophes climatiques chaque année. 

 

Le concept de « réfugié climatique » est souvent utilisé dans le débat public. Correspond-il à une réalité juridique et politique, ou relève-t-il davantage d’un raccourci médiatique?

C’est un raccourci médiatique, qui a l’avantage de mettre en lumière l’importance du changement climatique comme facteur de migrations, mais qui a le défaut d’enfermer ces migrations dans une catégorie à part. Il n’y a pas de statut spécifique pour les « réfugiés climatiques », et peu de volonté d’en créer un. Mais certains pays ont créé des catégories de visas spécifiques, comme l’Australie avec Tuvalu.

Les petits États insulaires, dont Maurice fait partie, figurent parmi les territoires les plus exposés aux impacts du changement climatique. Comment analysez-vous leur vulnérabilité dans le contexte géopolitique actuel ?

Par rapport aux autres États insulaires, Maurice est évidemment moins vulnérable en raison de son relief. Ce n’est pas un atoll corallien. Néanmoins, Maurice reste très exposé à la hausse du niveau des mers, aux sécheresses, aux cyclones et à l’érosion côtière, d’où l’importance de mettre en place une stratégie d’adaptation robuste. La lutte contre le changement climatique passe aussi par l’adaptation, et pas uniquement par la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

 

Tant qu’on ne mobilisera pas davantage les financements privés, la situation restera bloquée.

 

Au-delà des risques environnementaux, quelles pourraient être les conséquences économiques concrètes du changement climatique pour des économies insulaires dépendantes du tourisme, des services financiers et du commerce international ?

La plupart des touristes viennent à Maurice pour ses plages, ses paysages et son climat, davantage que pour le Blue Penny Museum, hélas… Le tourisme, comme l’agriculture, comptent donc parmi les secteurs les plus exposés aux impacts du changement climatique. Le commerce international, quant à lui, est très exposé aux tensions géopolitiques. D’où l’importance de la diversification économique pour l’adaptation. 

Les migrations liées au climat sont-elles appelées à devenir un facteur majeur d’instabilité géopolitique au cours des prochaines décennies ?

Tout dépend de la manière dont ces migrations sont gérées : il est possible d’anticiper et d’organiser les flux migratoires, dans l’intérêt de toutes les parties. Mais cela demande un peu de courage politique. Souvent, on préfère se complaire dans l’idée qu’il faudrait résister aux migrations, plutôt que de les organiser.

Les politiques internationales actuelles sont-elles à la hauteur des enjeux climatiques et migratoires, ou constatez-vous un décalage entre les engagements et les actions ?

Non, bien sûr que non. Dans un monde aussi fragmenté, où les guerres font rage aux quatre coins de la planète, l’idée même de politique internationale est une illusion.

Quel rôle le secteur privé, notamment à travers des organisations comme Business Mauritius, peut-il jouer dans l’adaptation climatique et la résilience économique ?

Je pense que nous avons beaucoup trop attendu de la part des gouvernements, et en particulier des négociations internationales. Nous avons pensé que l’impulsion de la transition viendrait des gouvernements, mais c’est de la société qu’elle doit venir. Les entreprises disposent de nombreux leviers pour développer la transition, tant dans ses volets de décarbonation que d’adaptation et de résilience. C’est souvent là que se trouvent les solutions, qu’il s’agit maintenant de déployer à grande échelle. 

 

Quiconque n’éprouve pas un peu d’anxiété en regardant les indicateurs climatiques a un sérieux problème.

 

Le financement climatique demeure un point de tension entre pays développés et pays en développement. Les mécanismes existants vous semblent-ils suffisants et équitables ?

Ils ne sont ni suffisants, ni équitables. Le problème, c’est que ce financement repose exclusivement sur de l’argent public, avec des gouvernements qui n’ont plus d’argent ou qui ne veulent pas en donner. Tant qu’on ne mobilisera pas davantage les financements privés, la situation restera bloquée.

Pensez-vous que la transition écologique représente avant tout une contrainte pour les économies émergentes, ou au contraire une opportunité stratégique de transformation ?

C’est clairement une opportunité de modernisation de l’économie, de transformation vers un modèle économique durable pour le XXIème siècle et les suivants. La Chine a parfaitement compris cela. 

Vous êtes également parrain de DebaKlima. Comment percevez-vous l’engagement des jeunes générations sur les questions climatiques ? Sont-ils aujourd’hui des acteurs d’influence réels dans le débat public ?

Les jeunes sous-estiment souvent leur influence, alors que je ne compte plus le nombre de responsables politiques et économiques qui me disent qu’ils ont été profondément influencés par leurs enfants et leurs petits-enfants. C’est une idée centrale de DebaKlima : faire entrer la conversation sur le climat dans les familles, grâce aux collégiens. 

Le discours climatique est parfois perçu comme anxiogène. Comment concilier l’urgence scientifique avec la nécessité de mobiliser sans décourager ?

La situation est anxiogène : quiconque n’éprouve pas un peu d’anxiété en regardant les indicateurs climatiques a un sérieux problème. L’enjeu, c’est de porter un discours qui ne le soit pas, de montrer les solutions qui existent, et comment ces solutions sont dans notre intérêt, parce qu’elles dessinent un projet économique et politique pour l’avenir.

Enfin, si vous deviez adresser un message aux décideurs mauriciens, qu’ils soient politiques ou économiques, quel serait-il ?

Maurice est un pays beaucoup plus grand, beaucoup plus important et plus influent que vous ne l’imaginez. Quand on est un État insulaire, les questions de souveraineté prennent très vite une autre dimension.

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