Le Cernéen: Merci Jean d'Ormesson

L’un était né Jean-Philippe Smet, et l’autre Jean d’Ormesson. Le premier eut à changer de nom pour faire sa route dans le show business, tandis que le second resta pendant ses 92 ans le Jean d’Ormesson que nous avons tous connu... L’un était chanteur populaire, et l’autre journaliste, écrivain, philosophe, chroniqueur et éditorialiste.

Comme tout le monde, j’ai apprécié à l’écran l’extraordinaire talent de celui qui devint Johnny Halliday, et qui creva l’écran pendant cinquante-sept ans ...

Mais c’est  au second disparu de cette semaine, que j’eus la chance de rencontrer l’espace d’un rendez-vous, que je voudrais rendre mon petit hommage personnel. C’est en vertu de la petite heure passée avec lui que je voudrais le remercier pour ce qu’il a fait pour moi...

En  1980, alors que j’étais rédacteur en chef du Cernéen, je me rendis à Paris pour essayer de monter un Comité de soutien pour venir en aide au journal qui allait mal. Fort du toupet de mes vingt-cinq ans, et de l’appui de Geneviève Dormann, écrivaine français et grande amoureuse de l’île Maurice, je téléphonais à Jean d’Ormesson que je ne connaissais pas. À ma grande surprise et, après m’avoir écouté, il me dit de venir le voir à son bureau à l’UNESCO.

Et là, pendant une heure, je l’entendis rendre hommage au Cernéen, qui était alors l’un des deux plus vieux journaux de langue française dans le monde. Eh oui ! Ce fut pour le jeune journaliste que j’étais alors, une heure d’émerveillement. Dans ce français d’une immense pureté, il me racontât pourquoi cet ancêtre de la presse française qu’était Le Cernéen devait continuer coûte que coûte de vivre dans cette lointaine île Maurice qui portait, à travers ce titre, l’universalité de la langue française. C’est ainsi, et comment, il me fit connaître d’autres “locomotives” qui me permirent de monter à Paris “Les Amis Du Cerneen”, dont firent partie les écrivains Louis Pauwels, Robert Sabatier, François Nourissier, Jean Dutourd, tous ou presque, futurs membres de l’Académie française et des chanteurs dont Michel Sardou, Robert Charlebois, et le compositeur Pierre Delanoë.

Je gardais pour cet homme un immense respect car il m’avait ouvert des portes qui me permirent de tenir le coup pendant quelque temps encore. Des articles sur le journal parurent dans la presse parisienne et régionale, et je reçus des dons de toute provenance. Quelques capitaines d’industrie me promirent des gros chèques tandis que d’autres donateurs plus modestes tinrent à participer à cette entreprise de sauvetage. Le curé de Montmartre me fit parvenir cinquante francs et un prisonnier de Fleury-Merogis m’écrivit pour m’envoyer lui aussi cinquante francs et me donner le nom et l’adresse du juge qui s’occupait de son affaire. Je ne savais pas de quoi il était accusé, mais il me dit que si jamais j’arrivais à le faire libérer, il me viendrait en aide pendant le restant de ses jours...

La publicité faite au Cernéen grâce à Jean d’Ormesson me permit même d’être reçu à l’élysée (on était alors sous la présidence de Giscard d’Estaing) pour plaider ma cause. L’arrivée des socialistes au pouvoir un an plus tard mit à mal tous mes efforts car on me fit comprendre par la suite, lors d’une visite à l’Hôtel Matignon, chez le Premier ministre Pierre Mauroy que je ne correspondais pas au schéma d’alors qui voulait que le gouvernement français vienne en aide seulement à des hommes du Sud qui devaient être nécessairement pauvres et noirs par opposition à l’Europe qui était nécessairement blanche et riche... Comme j’étais pauvre mais blanc et, de surcroît pas socialiste pour un rond, on me fit comprendre d’aller voir ailleurs...

L’écho qui naquit autour du nom Cernéen fut  immense à Paris mais comme nul n’est prophète en son pays, les choses furent considérées ici par le petit bout de la lorgnette. Certes les temps étaient difficiles ici, à l’époque, mais lorsque j’en fis part à d’Ormesson qui m’avait demandé de le tenir au courant de l’évolution des choses, il me répondit qu’aucun argument financier ne tenait la route face au monument de la presse francophone qu’était devenu Le Cernéen...

Je voudrais modestement rendre hommage à Jean d’Ormesson pour ce qu’il a fait pour ce Journal. Si nous avions réussi cette entreprise de sauvetage, l’île Maurice aurait aujourd’hui été célèbre non seulement pour ses plages blanches, ses lagons turquoises mais aussi pour le plus vieux journal de langue française dans le monde...

Ainsi va la vie...

 

JEAN PIERRE LENOIR

 

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