Enjeux: Un avant-dernier budget déterminant

Le discours budgétaire qui aura lieu probablement à la fin du premier semestre sera l’avant-dernier budget du gouvernement. Le prochain exercice ne sera présenté que quelque six mois avant les élections de 2019. Comment considère-t-on le budget qui sera présenté cette année ? Quel est le ‘mindset’ lors de la préparation de l’avant-dernier budget sous chaque mandat ? Nous avons posé la question à des personnes qui ont l’habitude de faire des représentations pré-budgétaires auprès du ministère des Finances et, aussi, à un ancien ministre des Finances

H.L.-B

 

Fer de lance. Pas de grands changements. Déterminant. Ambiance particulière… Les commentaires ne manquent pas pour décrire l’état d’esprit qui prévaut à l’approche de la préparation de ce qu’on appelle l’avant-dernier budget d’un gouvernement. On est déjà à la quatrième année du mandat gouvernemental. Le prochain budget se fera dans un contexte de période électorale, si les élections ont bien lieu en 2019.

Comment se passe la préparation de l’avant-dernier budget ? Chaque gouvernement mise-t-il le tout pour le tout pour faire peser la balance ? Vient-il avec davantage de mesures populaires ?

Petite parenthèse : le ministère des Finances a émis un communiqué, mardi, où il établit les zones de priorité pour les consultations pré-budgétaires. [Voir hors-texte]

Selon le Dr Vasant Bunwaree, ancien ministre des Finances de novembre 1996 à septembre 2000, le dernier budget de tout gouvernement est d’habitude le plus important, car il est présenté à quelques mois des élections. Et ce budget spécifique a toujours un « effet d’annonce ».

« Si vous regardez tous les derniers budgets de chaque gouvernement, et les résultats, en tout cas pour les budgets qui paraissent valables, pendant les quatre mois qui suivent-il existe un ‘feel good factor’. Et un gouvernement va vouloir profiter et capitaliser dessus pour les élections », fait-il ressortir.

Toutefois, précise-t-il, l’importance de l’avant-dernier budget n’est pas à omettre. La fièvre budgétaire, ajoute-t-il, est assez élevée, car ce budget viendra prouver que le gouvernement a fait un bon travail pour la population.

« L’ambiance est assez particulière. Disons que cette ambiance est valable pour n’importe quel budget, mais l’importance de ces deux derniers budgets ne peut être mise de côté ».

Au moment où on se met dans cet état d’esprit, souligne le Dr Bunwaree, pour la préparation du discours budgétaire, le ministre des se concentre sur trois axes.

En premier lieu, il passe en revue la performance du précédent budget. Dans le cas présent, il s’agit du budget qui a été présenté en juin de l’année dernière, dont la mise en application a démarré en juillet et qui prendra fin en juin 2018.

« Lorsqu’il passe en revue l’implémentation des mesures annoncées dans le précédent Budget, cela créé une effervescence automatique. Déjà, certains vont évoquer le dossier de déficit budgétaire, mais le budget 2017 ne termine que dans trois mois », explique-t-il.

Ainsi, le ministre des finances risque de bousculer tous les ministères, et surtout les départements des Finances de chaque ministère pour mettre en marche les mesures annoncées et qui n’ont pas abouti jusqu’ici.

« On va les provoquer, car l’argent est disponible, mais il n’a pas été dépensé comme prévu. Pourquoi tel projet n’a pas encore été fait ? Pourquoi n’avez-vous pas dépensé ? Ces questions vont certainement surgir », poursuit l’ancien ministre des Finances.

Or, plus on dépense, même à quelques mois d’un nouveau budget, plus il existe le risque que le déficit budgétaire se creuse davantage. Mais si les mesures annoncées précédemment ne sont pas respectées, le gouvernement aura certainement droit à des critiques. « C’est une sorte d’ébullition. Le ministère des Finances risque de forcer les départements et ministères à dépenser. C’est un choix à faire – soit dépenser, soit faire face aux critiques ».

Deuxième point : les défis qui guettent. Le ministre des Finances devra être aux aguets face aux défis qui se profilent, aussi bien à l’international que local. Il doit se focaliser sur le futur et évaluer si le pays entame bien la trajectoire qui a été décidée. « Rappelez-vous le Brexit. C’est un défi qui a surgi alors qu’on ne s’y attendait pas. Chaque année apporte son lot d’inquiétudes et d’appréhensions. Aussi, il faudra tenir compte de chaque paramètre décisif », rappelle-t-il.

Quels sont ces paramètres ? Il s’agit du déficit budgétaire qui est lié à la dette ; la croissance économique ; le coût de la vie… « Un gouvernement a beaucoup de techniciens et d’institutions pour faire avancer le moteur économique, mais le plus important est de protéger sa population. Il y a certaines choses que la population peut comprendre. Par exemple, la hausse des prix des légumes après les intempéries. Mais il y a une limite. Le prix de l’essence est tout aussi important », estime Dr Vasant Bunwaree.

Enfin, la situation politique n’est pas à négliger non plus, car elle a aussi une répercussion sur les plans économique et social.

« Le budget est quelque chose de très noble pour la nation. Lors des consultations pré-budgétaires, le ministre des Finances doit rester à l’écoute, étudier et mettre en action les choses valables », conclut notre interlocuteur.

Une stratégie bien définie

Il est définitivement un budget déterminant, surtout si on prend en considération la séquence à partir de l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement ou de celui qui a été reconduit au pouvoir. Il passe d’abord par une période d’adaptation avec le fonctionnariat. Pendant les deux ou trois premières années, le gouvernement essaie de mettre en pratique ce qui a été annoncé dans le programme gouvernemental.

« On constate que ce sont les mesures dites impopulaires qui sont souvent incluses dans les premiers exercices budgétaires. Puis, vers la fin de son mandat, le gouvernement opte pour des mesures plus populaires. C’est une stratégie bien définie », estime Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (ACIM).

Pourtant, cette stratégie ne joue pas forcément en faveur du gouvernement à l’approche des élections. Comme c’était le cas du précédent gouvernement qui a été au pouvoir pendant dix ans. En 2014, le ministre des Finances d’alors, Xavier-Luc Duval, a démissionné en juin, mais il avait déjà présenté le budget en novembre 2013. Le Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam, n’avait pas présenté de budget avant les élections en décembre 2014. Or, son gouvernement avait annoncé, entre autres, le projet de métro léger qui était assez impopulaire auprès de la population. Et cela a pesé sur la balance électorale.

« En ce qui concerne le présent gouvernement, j’ai l’impression qu’il a déjà annoncé et mis en pratique certaines grosses mesures à mi-mandat. Il a été forcé de le faire parce qu’il perdait de sa popularité auprès des gens, et les scandales ne manquaient pas », explique notre interlocuteur.

Ce dernier fait référence aux mesures telles que le salaire minimum et la ‘negative income tax’ qui sont déjà en vigueur. « Peut-être que ces mesures auraient dû figurer dans l’avant-dernier budget, et la population s’en serait rappelé au moment des élections ».

Ce qui veut dire, selon lui, que le gouvernement n’aura probablement pas de grande annonce dans le budget qui sera présenté cette année.

« Il aura quand même à venir de l’avant avec un ‘feel good factor’, et montrer qu’il a l’intérêt de la population à cœur. Ce gouvernement l’a déjà montré, en partie, à mi-mandat », avance Jayen Chellum.

 

 

 

 

Dans la continuité

Les trois derniers budgets n’ayant pas fait de la place à de grandes réformes, Eric Ng, économiste, ne s’attend pas à de grandes mesures dans l’avant-dernier budget. « Personnellement, je n’ai pas de grandes attentes. Ce sera un budget dans la continuité qui ne viendra pas bousculer les choses », soutient-il.

Il n’empêche qu’il est possible que ce soit un budget « dépensier » qui fera la part belle à des dépenses publiques « pour plaire à la population ».

Jusqu’au point d’être irresponsable ? « Dépenser oui, mais le prochain gouvernement qui s’installe risque fort de se retrouver avec un déficit budgétaire agrandi ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui apportera le déclic?

Ça passe ou ça casse. C’est l’opinion de Suttyhudeo Tengur, président de l’Association pour la protection de l’environnement et des consommateurs (APEC). « Ce sera un budget qui apportera un déclic. Soit les gens continueront à faire confiance au gouvernement, soit ce sera la fin. Ce sera un budget de dernière chance », lance-t-il.

Selon lui, l’avant-dernier et le dernier budget agissent toujours comme un « fer de lance » pour les prochaines joutes électorales. Ils contiennent des mesures qui apportent un ‘feel good factor’, mais tout dépend des ressources financières disponibles.

« D’habitude, dans le cadre des deux derniers budgets d’un gouvernement, ce dernier vient rarement avec des mesures d’austérité », dit-il en conclusion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelles sont les attentes ?

Chaque exercice budgétaire du gouvernement est accompagné de son lot d’attentes. Quelles sont celles de nos interlocuteurs qui participeront aux consultations pré-budgétaires ?

Pour Suttyhudeo Tengur, il faut avant tout que la population soit à l’aise et qu’elle ressente un bien-être financier.

« Le consommateur doit avoir suffisamment d’argent tous les mois pour subvenir à tous ses besoins. Le plus gros souci, c’est que l’argent n’est pas disponible, et la corbeille ménagère est de plus en plus chère ! »

Le président de l’Association pour la protection de l’environnement et des consommateurs (APEC) avance également qu’il faudra venir de l’avant avec des réformes pour revoir la structure du ministère du Commerce.

« Pendant ces trois dernières années, ce ministère n’a été autre qu’un ‘lame duck’. Il n’y a pas de résultat. Il n’existe pas de politique de prix et les commerçants exploitent la situation sans aucune honte. Aussi, si la loi pour la protection des consommateurs était plus effective, les consommateurs auraient eu droit à plus de bien-être », argumente-t-il.

L’économiste Eric Ng soutient qu’il n’a pas de grandes attentes du budget, car il ne pense pas que c’est à la veille des élections qu’on viendra de l’avant avec une réforme au système de pension. Par contre, il est d’avis que le ministre des Finances devra se concentrer sur des secteurs qui sont en difficulté.

À l’instar du secteur des exportations qui est victime du Brexit, et le secteur sucrier qui souffre en raison de la fin des quotas sucriers, depuis octobre de l’année dernière, au sein de l’Union européenne.

« En ce qui concerne le Brexit, on doit songer à nous préparer, et à revoir les négociations commerciales. Je pense aussi qu’il faudra une feuille de route pour le secteur financier, après l’entrée en vigueur du nouveau traité avec l’Inde, bien qu’un Blueprint soit en préparation », souligne Eric Ng.

Pour Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (ACIM), il faut se concentrer sur la création d’emplois, le combat contre l’inflation et la relance de l’économie. « Il faut un véritable ‘balancing act’ entre le social et l’environnement », avance-t-il.

 

Budget 2018-2019 : Les priorités en accord avec l’aspiration de la population

 Les intéressés et parties concernées ont jusqu’au lundi 30 avril pour soumettre leurs propositions dans le cadre des consultations pré-budgétaires. « The Ministry of Finance and Economic Development sincerely believes that the national budget must reflect not only the development goals of Government but also and most importantly the aspirations and priorities of the population », fait ressortir le ministère dans un communiqué émis mardi dernier.

Il définit ses priorités pour le Budget 2018-19. Il s’agit ainsi de :

  • « shaping the new Mauritius with modern infrastructure;
  • consolidating our traditional and emerging productive sectors and anchoring our economy firmly to the digital revolution;
  • developing a class of innovative entrepreneurs including in the blue economy;
  • embracing fintech and making of Mauritius a hub for Africa;
  • further opening up our economy and country to the rest of the world;
  • investing in our youth so they are better prepared for the future;
  • achieving gender equality;
  • putting behind us the problem of absolute poverty;
  • building a more inclusive and equitable society; and
  • adapting our policies and strategies on sustainable development so as to build better resilience to the new challenges that climatic change is thrusting upon our population.»

 

 

 

 

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