« Certaines consultances ne sont que du copié-collé »

On accueille une nouvelle année, mais le franc-parler de Gérard Sanspeur ne change pas. Le Chairman de Landscope Mauritius Ltd parle du projet Côte d’Or City, ou plutôt de la démarche de Landscope, en égratignant au passage les consultances qui ressemblent, dit-il, à du copié-collé. Il ne manque pas de commenter également l’absence de compétences et le développement de la cyber cité d’Ebène qu’il qualifie de « désastre »

 

>> C’est dans le discours budgétaire 2005-06 qu’est annoncé le projet de création d’une ville à Highlands. Le projet est repris deux ans plus tard et, par la suite, évoqué à plusieurs occasions. Verra-t-on seulement un premier projet mené à terme avant la fin de la législature ? Highlands serait-il le miroir aux alouettes que tous les gouvernements ressortent à l’occasion ?

Pas le moindrement… Mais en revanche la formulation de votre question est très révélatrice de ce qu’il en est précisément. C’est, en effet, l’actuel Premier ministre, alors ministre des Finances du gouvernement MSM-MMM élu en 2000, qui fait état de ce projet. Il précise que l’objectif à ce moment est de décentraliser la capitale, ce à quoi seront mis à contribution les quelques 3 000 arpents acquis de la sucrerie d’Highlands dans le cadre de I’llovo Deal, vilipendé dès sa conclusion par l’opposition rouge d’alors.

Fort justement, la question que vous me posez note que, deux ans plus tard, en l’occurrence dans le discours budgétaire 2007-08, le nouveau ministre des Finances, Rama Sithanen, prend la mesure de ce que permet d’envisager la réserve foncière stratégique que vaut l’Illovo Deal à l’Etat. « Pour la première fois depuis Mahé de Labourdonnais, nous allons bâtir une ville entièrement nouvelle et totalement planifiée […] Quand elle se déploiera sur ses 920 hectares, cette ville aura la surface combinée de Quatre-Bornes et Rose-Hill », fait valoir M. Sithanen dans son Budget Speech.

 

>> Mais tout cela reste de la rhétorique ; on n’a rien vu jusqu’à l’heure…

Je ne choisirai pas de réduire à de la simple rhétorique l’intérêt déclaré d’un ancien ministre des Finances pour la planification des villes, et la conviction d’un autre grand argentier, devenu lui Premier ministre, quant à la nécessité de décentraliser Port-Louis. De tels chantiers ne peuvent pas être engagés à la légère. Qu’elle produise une reconduction des gouvernants ou un retour au pouvoir des opposants de la veille, une législature ne suffit pas pour mener à terme des projets de cette envergure. Pour se prémunir contre le risque, alternance après alternance, d’accumuler de coûteuses études qui, finalement, ne servent à rien, il devient nécessaire qu’apparaisse un consensus dénué de partisannerie au sujet des enjeux d’intérêt public.

Ceci étant, dans le cas de Highlands, il est sans doute tout à fait heureux que les projets aient pris du retard, que nous n’ayons pas aveuglément mis en œuvre certaines suggestions des consultants. Quand on relit des rapports qui ont dix ans d’âge, on est terrifié par les catastrophes dont ils avaient soigneusement noté la recette. Parce que la demande des marchés a changé, parce que des technologies de rupture ont bouleversé les paramètres de rentabilité, on découvre, avec recul, combien certaines consultances ne sont que du copié-collé des idées à la mode. Pour ce qui est de Highlands, nous avons même un rapport – pour lequel le consultant a été grassement payé des fonds publics – qui n’est pas uniquement orienté vers la décision de créer un golf. Il suggère aussi quel Course Designer nous aurions intérêt à choisir. Voilà les gens auxquels, parfois, nous sommes amenés à confier l’intérêt public !

 

>> Quelles garanties avez-vous désormais, pour le projet promu par Landscope à Côte d’Or, que cela ne se reproduira pas ? Avez-vous entièrement confiance, cette fois, en vos consultants ?

Jusqu’à l’heure, nous avons eu les moyens de nous assurer que Luxconsult (Mauritius) Ltd et la société Place Dynamix, domiciliée à Dubai, nous procure la value for money attendue. La fusion des six compagnies d’Etat – entre autres la State Land Development Company et Business Parks of Mauritius Ltd – qui a abouti à la constitution de Landscope a été annoncée, vous vous en souviendrez, par le ministre des Finances lui-même, à nulle autre occasion que le discours budgétaire 2016/17. Cela indiquait l’importance de cette démarche, pour ne pas dire son caractère crucial dans la stratégie de développement du pays.

D’emblée, il est apparu au board de la nouvelle compagnie que ses ressources foncières – principalement 920 hectares de terres légèrement dénivelées, au centre de l’île, avoisinant le corridor urbain des Plaines-Wilhems et le pôle de croissance de Bagatelle/Moka - n’avaient pas pour vocation de servir à ce que faisaient déjà d’autres opérateurs. Dans l’entourage proche de la nouvelle compagnie, même parmi ceux donnés comme appelés à en prendre la direction, l’un ou l’autre préconisait que nous fassions un morcellement de plus et que nous utilisions les recettes pour financer en partie une Smart City à proximité du projet domanial du groupe ENL.

 

>> Ce n’était pas tout à fait insensé. C’est une stratégie qui a fait ses preuves…

Ses preuves ? Peut-être dans les livres de compte des grands propriétaires fonciers, dont l’Etat, je l’admets… Mais certainement pas pour ce qui est du bilan de durabilité écologique, voire sociale. Ce n’est pas en éloignant les Mauriciens de leurs lieux de travail, de scolarisation, voire de leurs lieux de culte familiaux qu’on consolidera le lien social. Sans compter le coût, en roupies et en émissions de carbone, de la consommation de carburants pour se déplacer de chez soi aux terrains de sports, aux salles de spectacle, aux centres commerciaux… Il faudrait aussi commencer à entrevoir une gestion globale de nos ressources en eau, en s’inquiétant davantage du retour aux aquifères…

Les morcellements, à distance des agglomérations anciennes et de leurs pôles concentrés d’activités, effectuent - sur une île aux dimensions de Maurice - ce qui est causé ailleurs, sur les plus grands territoires, par le Urban Sprawl, l’étalement périurbain.

Vous m’interrogiez, plus haut, sur la confiance faite aux consultants et j’avais commencé à évoquer le rôle de Landscope. Nous y revenons, car une des premières démarches de la nouvelle compagnie fut de proposer à son encadrement de prendre connaissance des approches contemporaines en matière d’urbanisme. C’est une discipline largement négligée à Maurice – l’exemple le plus cruel nous est fourni par la CyberCity d’Ebène – et il était prioritaire de consolider des compétences en la matière. Au moins de sensibiliser ces financiers, gestionnaires de projets et ingénieurs aux principales notions d’un aménagement d’espace au service du lien social.

 

>> La compagnie Landscope est-elle prête à cela ?

Honnêtement, non. Pas encore. On ne change pas en un an des habitudes ancrées depuis trois décennies, à plus forte raison quand la compagnie se retrouve également pionnière dans cette recherche d’un business model plus viable et plus inclusif. La fusion a consisté à prendre un gérant de portefeuille immobilier et un gérant de lots fonciers, à y adjoindre un centre de conférence et un syndic de tours de bureaux, en espérant qu’il en ressorte un aménageur d’espace, à l’occasion bâtisseur de villes. Soyons raisonnables : il y a toute une panoplie de compétences qui nous manquent encore, sans parler de la nécessité de restructurer la compagnie pour mieux répondre à ses missions redéfinies. Nous envisageons d’ailleurs de signer à brève échéance un contrat de consultance avec une société réunionnaise, Verso Consultants.

 

  >> S’il vous fallait résumer en un mot votre stratégie d’aménagement…

  Mixité !

 

  >> Mixité ?

  Tout à fait, la mixité, les mixed use neighbourhoods, la mixité des quartiers, mixité des fonctions, mixed income neighbourhoods, mixité socioéconomique…  L’urbanisme contemporain est en situation,  aujourd’hui, de réparer les torts immenses faits à l’environnement par un peu plus d’un siècle de culture automobile. Il nous faut revenir à des aménagements de proximité, dans des agglomérations denses et compactes, la mesure des distances rétablie par l’homme qui marche ou qui va à bicyclette et non plus par les déplacements automobiles.

  Comme on peut le lire dans le Master Plan rendu public en ligne, Côte d’Or City sera développée, dans la ligne des pratiques d’urbanisme les plus reconnues, autour de plusieurs centres dont les sites sont accessibles à pied. Pour ce qui est de l’harmonie, un cahier des charges d’aménagement urbain (Form-Based Code) a été élaboré afin de contrôler le développement de la ville, en lien avec les objectifs du schéma directeur.

 

  >> Ce qui a manqué, entre autres, à Ebène…

  Vous êtes spot on, vous avez entièrement raison. La concentration de tours à Ebène, chacune au milieu de son petit gazon, a été un désastre. On dira que cela procure à Landscope son premier chantier d’assainissement urbain. Cela demandera un certain nombre de mesures, mais il n’est pas impossible de rationaliser l’utilisation de cet espace. D’autant plus qu’il y a une complémentarité intéressante à rechercher entre Ebène CyberCity et Côte d’Or City. Il n’y a que l’autoroute M1 qui les sépare ; les emplois en croissance d’Ebène correspondent assez bien aux logements demain disponibles à Côte d’Or. Aujourd’hui, habitudes de consommation et nouveaux pouvoirs d’achat vont, bras dessus, bras dessous, des tours d’Ebène, prendre l’après-midi un verre à Trianon ou à Bagatelle. La nouvelle ville leur offrira de le faire à deux pas, à côté de chez eux.

 

 

 

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